Ibro : dans la lignée des grands potiers

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Par Bello Marka Publié le 21/01/2013
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Pour qui se rend à Mirriah, chef-lieu de département distant de dix huit kilomètres de Zinder, il découvre à l’angle sud-est du carrefour à la boucherie de l’ancien marché, un couloir. Au fond, une maison pittoresque fait face au nord. À y entrer, même aux heures creuses, il trouve posé un panier contenant des chevaux, des motos, des avions et autres jouets en argile cuite pour enfants. Et dans un coin, de très beaux pots de fleurs, des canaris et des gargoulettes finement décorés, sont soigneusement rangés. Ambiance, il doit se dire, de poterie. En effet, c’est là le domicile de Ibrahim Idi dit Ibro, potier de renom. Ce façonneur de l’argile né en 1962 à Mirriah, marié à deux femmes et père d’une dizaine d’enfants, est le descendant d’une lignée de grands potiers.

   “ Quand j’étais enfant, commence Ibro qui nous reçoit dans sa turaka*,  j’accompagnais mon père à Arlit ou à Niamey pour vendre des statuettes aux touristes. De retour de ces voyages, plutôt que de rester oisif, j’aidais ma mère Fassouma surnommée Karama qui était potière. C’est de là que m’est venue l’idée de créer mes propres modèles faits de cases et de maisons traditionnelles. C’était en 1980. Les gens, plus particulièrement les blancs, aimèrent d’emblée mes créations.  ” En ce moment, son téléphone portable sonne. L’homme décroche. C’est une cliente qui lui passe une commande de pots de fleurs. Il raccroche et poursuit : “  Alors que je songeais à apprendre un métier, étant donné que mes études s’étaient arrêtées à la classe de CM2, je trouvai dans la poterie ce métier providentiel   ”.                                                                                                                          

   Être le tout premier homme à embrasser la carrière de potier à Mirriah, fait jusque là inconnu aux yeux des traditions locales pour qui seules les femmes font la poterie, vaut à Ibro autant de compliments que de remarques désagréables.

   Dans l’année même, il participe à une exposition organisée à la MJC (Maison des Jeunes et de la Culture) de Mirriah. C’est sa première sortie publique. L’année suivante, il participe à une autre exposition, à Niamey, où il remporte le 1er prix. Cette rencontre de potiers l’instruit et l’inspire à tel point que dès son retour à Mirriah, il élargit sa gamme de produits aux pots de fleurs. “ Et aujourd’hui, dit-il avec une fierté contenue, je peux vous présenter une gamme de plus de 100 modèles ”.

   Une fois sa carrière lancée, il lui faut la pérenniser. Et là, ce sont les CCFN (Centre Culturel Franco-Nigérien) de Zinder et de Niamey qui l’appuient. “ Ils m’ont fait voyager plus de 10 fois sur Niamey, en prenant tout en charge  ”, dit Ibro. Tout en montrant le hangar qui lui sert d’atelier de travail qu’ils lui ont construit, il reprend avec une demie-voix empreinte de nostalgie : “ Au temps de directeurs comme Pierre Boitier et Sylvie Guellé, mon métier de potier a connu la prospérité ”.

   Ibro, le potier, a été à Cotonou en 1997 pour une rencontre entre potiers venus de l’Afrique de l’ouest où il a gagné le 1er prix. Il été à Lomé pour une rencontre d’échanges entre professionnels de la poterie venus de plusieurs pays. Il a participé à plus de 15 foires et expositions à Zinder, Gouré, Tanout, Diffa et Niamey.

   À Mirriah où on trouve plus d’une quinzaine de variétés d’argiles, Ibro teste toujours son argile avant d’entreprendre tout travail. “ C’est un blanc resté directeur de l’ONG Africa 70 qui m’a appris à mesurer l’argile pour voir sa teneur et sa qualité. La connaissance de la qualité de l’argile, comme le dosage des quantités à mélanger est une science que doit maîtriser tout bon potier  ” reconnaît ce dernier.

   En tant que créateur, il invente toutes les deux semaines de nouveaux modèles. Et à chaque nouvelle année, il crée un modèle spécial. Étant dans une grande famille de potiers, liberté est donnée à chacun d’exploiter le modèle qu’il crée selon les variantes qui lui conviennent.

   Pour assurer la continuité de son art, Ibro a fait de la formation son cheval de bataille : “ J’ai initié plus de 20 jeunes gens garçons comme filles de Mirriah à la poterie. Le CCFN de Zinder m’a envoyé plus de 100 élèves que j’ai formés par vagues de 20 à 30 stagiaires. J’ai formé mes propres femmes. En outre, je suis le premier potier à avoir eu l’idée de décorer les poteries. Aujourd’hui que le cas fait école, on trouve à Mirriah plus de 15 décorateurs qui vivent de cet art ”, assure-t-il.

   Mourtala, fils de Ibro, élève en classe de 4ème, que nous avons rencontré pour la circonstance, exprime toute la satisfaction qu’il tire de cette activité : “ Je suis fier du métier de mon père. Pour l’avoir bien apprise, aujourd’hui je tire de bons revenus de la poterie  ”. Sans cacher sa fierté, il ajoute : “  Cette année, c’est moi-même qui ai payé en intégralité les frais de ma scolarité ”. Tout triomphant, le jeune collégien précise : “  Et, cela, sans parler des fournitures scolaires et autres uniformes.

   Du mardi au vendredi, Ibro, ses femmes et ses enfants fabriquent les différents objets dans la cour familiale. Deux grands pots peuvent être fabriqués en huit heures de travail en période ensoleillée. Pour la cuisson, qui commence vers 18 heures et s’achève à 06 heures du matin, elle se fait toujours le samedi. Quant à la vente, elle a lieu le dimanche, jour de marché hebdomadaire de Mirriah.

   “ Le marché de la poterie, demande Ibro ? Il marche bien. Au Niger nous recevons des commandes de Niamey, Diffa, Maradi, Arlit. Au Nigéria, elles nous viennent de Daura, de Kano, de Gashuwa et de Maïduguri. On nous commande même de Lomé, de Cotonou, d’Abidjan. Nous avons aussi des commandes qui nous viennent du Mali  ”. 

   “  La poterie de Mirriah se différencie de celle des autres régions. La texture de notre argile et la spécificité de nos modèles ainsi que leur résistance contribuent à faire notre label  ” confie Mahamane Lawali, professeur de collège, venu acheter un pot à brûler de l’encens pour sa femme.

   La poterie de Mirrah, il va de soi, fait beaucoup de bonheur. Et comme le laisse entendre Mallam Brah Dan Gomma, voisin de Ibro : “ C’est un honneur pour notre ville que son nom aille au delà des frontières nationales à travers sa poterie. En plus, cette activité draine des foules d’acheteurs qui viennent ici pour le grand bien de notre économie ”.

   Cependant, comme dans les autres domaines de l’art et de la culture, au Niger, c’est l’appui qui manque le plus. Les potiers de Mirriah, en général, manquent de tout. De matériel. De fonds. D’un local dans lequel ils peuvent exposer et vendre leurs produits.  Et c’est dans ce cadre que Ibro, au nom de tous les potiers de Mirriah, lance cet appel : “ Mon souhait est de voir l’État nous appuyer ne serait-ce qu’en nous trouvant des débouchés pour nos produits. Par exemple nous aider à aller exposer dans des pays à tradition de poterie comme la Tunisie ou le Maroc  ”.

*Turaka : chambre réservée au mari 

Bello Marka

  

lundi 21 janvier 2013

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